La bibliothèque municipale de Takeo

Le cas “TAKEO” ou comment la bibliothèque municipale est devenue la première bibliothèque “TSUTAYA” 

En 2003, la loi sur l’autonomie des collectivités locales est révisée. Un nouveau cadre juridique permet de déléguer l’administration d’un service public à un organisme privé. Le mouvement de privatisation des bibliothèques publiques au Japon s’enclenche. L’ouverture en 2013 de la bibliothèque municipale de Takeo marque une date importante dans ce processus. 

 La ville de Takeo, son maire et sa bibliothèque 

Au nord de l’île de Kyushu, à une soixantaine de kilomètres de Fukuoka, la grande capitale de la région, Takeo est une ville de près de 50 000 habitants dans la préfecture de Saga. Grâce à sa nouvelle bibliothèque, la ville va devenir célèbre en quelques années.

 Peu satisfait des résultats de la bibliothèque, afin de relancer l’activité et rationaliser les coûts de fonctionnement, le maire de l’époque, Hiwatashi Keisuke, décide en 2011 de confier la gestion de la bibliothèque municipale à Culture Convenience Club,  la société d’exploitation de Tsutaya, la chaîne de librairies la plus importante du Japon. C’est une première. La municipalité signe une convention de trois ans avec CCC.

Avant sa réouverture, la vieille bibliothèque fait l’objet d’une rénovation. Le coût de l’opération est cofinancé par la mairie  (450 millions de yens) et par CCC (300 millions de yens). La bibliothèque rénovée ouvre le 1er avril 2013. Entre temps, la bibliothèque municipale de Takeo a opéré sa mue et est devenue la première bibliothèque «Tsutaya ».

 Qu’est-ce que TSUTAYA ?

En près de quarante ans, Tsutaya est devenu le numéro 1 de la diffusion de produits culturels en vente ou en location, avec un concept : « rendre la vie plus créative grâce à des objets culturels ». Pour inciter les clients à rester sur place, Tsutaya lance en 2003 une formule avec un slogan « un livre et un café » et noue un partenariat avec Starbucks, bien implanté au Japon. Moyennant une consommation, vous pouvez lire n’importe quel livre ou revue sans obligation d’achat. La formule est un succès.

A Tokyo, dans le quartier d’Ebisu, avec le Daikanyama Book Store  le magasin emblématique de la marque, construit par le cabinet Klein Dytham Architecture en 2010, Tsutaya invente une version « chic » et « branchée » du concept de 3ème lieu adapté à la librairie. Espaces « lounge ». Ambiances feutrées. Eclairages étudiés. Plantes vertes. Mobilier confortable. Décoration recherchée. Café, restaurant et ouverture toute l’année.

L’empreinte de la marque TSUTAYA

A Takeo, les principes du concept Tsutaya sont repris et adaptés. La formule « un livre et un café » qui constitue l’argument commercial majeur est conservée. Placé juste après l’entrée et fréquenté tout au long de la journée, le café Starbucks participe à l’attractivité de la bibliothèque. La clientèle y est variée.

On retrouve dans les espaces l’univers Tsutaya avec la même attention apportée à l’aménagement intérieur avec un éclairage travaillé : même mobilier ; même ambiance cosy ; même type d’offre tournant autour des loisirs avec un très vaste choix de revues ; même type de présentation sur table basse avec des livres, des revues et des objets. Coté signalétique, l’identité visuelle est la même. La bibliothèque a été fondue dans la marque Tsutaya.

Incontestablement, le lieu est devenu agréable et attractif. Avec son imposante charpente en bois et sa grande façade vitrée sur deux niveaux en forme d’arc de cercle, la bibliothèque est belle et lumineuse. 

Facile d’accès avec ses parkings environnants, la bibliothèque est aussi largement ouverte. La Tsutaya Shoten Takeo Toshokan telle qu’elle se dénomme est ouverte 365 jours sur 365 de 9 h à 21 h. C’était la volonté majeure du maire. Le mot de passe d’accès au Wifi est un éloquent « Lovetakeo365 ».

Depuis l’entrée, l’œil est attiré par l’immense et impressionnant mur de livres qui couvre toute la longueur et toute la hauteur de la mezzanine. Du 2ème étage, la vue donne directement sur le café et la librairie. L’espace est ouvert. Un fond sonore musical est présent dans la quasi totalité des espaces, à l’exception de la salle d’étude. La bibliothèque occupe près de 70  % de la superficie globale, la librairie et le café occupant environ 30 % de la surface. 

Des espaces commerciaux proches de l’entrée

Au premier niveau, les espaces commerciaux ont été positionnés autour de l’entrée principale, coté façade vitrée. Les tables de nouveautés, le rayon papèterie ainsi que les rayonnages de livres récemment parus ont été, eux aussi, placés à proximité. Donnant sur le parking avec une terrasse aménageable, le café forme un espace bien délimité. Les magazines en vente – près de 500 titres – sont disposés sur des tables tout le long de l’espace café. Comme au Daikanyama Book Store, cette allée est la «Magazine Street». 

Trois grandes « boîtes » qui rassemblent majoritairement des ouvrages de la bibliothèque et quelques livres à vendre structurent l’espace. A ce niveau, la démarcation entre librairie et bibliothèque reste un peu floue mais les étiquettes permettent de distinguer le statut des ouvrages.

 Les thématiques dans les « boîtes » sont celles de Tsutaya, et sont orientées loisirs : cuisine, voyages et « humanités ». Au 1er étage, les espaces de la bibliothèque, salles et rayonnages, sont principalement au fond du bâtiment avec une petite salle de presse et des grandes salles avec notamment des collections de romans japonais et étrangers. Moins lumineuses, elles offrent néanmoins un  bon confort visuel avec des éclairages indirects et un puis de lumière. 

Les points d’interaction avec le public, ont été placés uniquement au rez-de-chaussée. On en trouve un à l’entrée, coté librairie (encaissement, adhésion), et deux dans les espaces bibliothèques (prêt-retour, renseignements). La polyvalence est de mise, formé et recruté par Tsutaya, le personnel y assure des fonctions de libraire et de bibliothécaire. Avec des automates de prêt et des caisses automatiques, le libre service est encouragé.

Une mezzanine pour travailler et étudier

Le second niveau est dédié uniquement à la bibliothèque. L’organisation spatiale est simple avec d’un coté la mezzanine dont les rayonnages muraux pour partie rétro-éclairés accueillent des collections sur l’architecture, les technologies et les entreprises et de l’autre coté des salles thématiques (droit, sciences) et une salle d’étude. Des écrans tactiles installés directement dans les rayonnages permettent de consulter le catalogue de la bibliothèque. L’endroit, propice à l’étude, est fréquenté par les collégiens et lycéens de la ville.

Un modèle qui a essaimé

L’ouverture de la nouvelle bibliothèque a été un succès qui ne s’est pas démenti depuis. Les chiffres de fréquentation affichés sur le site internet de CCC l’attestent. Si le lieu est en lui-même attractif, une programmation particulièrement riche en animations, activités et autres ateliers, relayée par les réseaux sociaux, semble satisfaire la population et contribue à maintenir un niveau de fréquentation élevé.

Après son ouverture, la bibliothèque a été au centre de plusieurs polémiques dont la presse s’est fait l’écho : désaccord de certains habitants de la ville dénonçant un mélange des genres, mise en doute de la qualité des collections avec des livres au contenu obsolète ou de faible qualité, certains ayant été achetés à bas coût via la filière de livres d’occasion de Tsutaya, mise au rebut de collections issues de l’ancienne bibliothèque…

Petit à petit, la situation s’est améliorée. Takeo, au passage, a acquis une réelle notoriété. En faisant venir dans sa ville une grande enseigne, le maire a incontestablement réussi un coup, politique et médiatique. Il écrira par la suite deux livres pour relater sa « success story ». 

Depuis, la formule a fait des émules dans d’autres villes. Les bibliothèques d’Ebina, de Tagajo, de Takahashi, de Yamaguchi, de Miyazaki et de Wakayama sont devenues, elle aussi, des bibliothèques « Tsutaya ».

  • Bâtiment unique
  • Année d’ouverture : 2013
  • Superficie : 3046 m2
  • Niveaux : 2
  • Livres : 247 000 dont 238 000 en libre-accès
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2 Commentaires
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Olivier B
Olivier B
1 mois il y a

Bravo pour ce blog et tous ses articles qui sont très intéressants. ça donne envie d’y aller. Et les photos sont belles aussi !
J’ai un doute sur Takeo, son maire et sa bibliothèque modèle et ce Partenariat Public Privé avec Starbucks et Tsutaya, et ouverture 365 jours par an de 9 heures à 21 heures. C’est trop beau. Ca me rappelle le phénomène Naoshima, l’île de l’art contemporain dans la mer de Seto, que son maire avait confié à la maison Benessee, et où après quelques années on a fini par mettre en évidence qu’il y avait des gagnants et des perdants.
Ici non plus, entre le maire de Takeo, les contribuables, les usagers de la bib., les employés, la maison Tsutaya et l’enseigne Starbucks, il ne doit pas y avoir que des gagnants.
Ou alors il faut vite importer ce modèle en France.